Disclaimer : l’article suivant présente des informations scientifiques dont je n’ai pas une parfaite maîtrise académique. J’ai essayé de vérifier les informations mais il est possible qu’il y ait des erreurs. Bonne lecture à vous.
Fonctions et caractéristiques du langage
Le langage est avant tout un moyen de transmettre une idée d’un individu à l’autre. Il est considéré comme un pilier de l’intelligence humaine qui nous a permis d’échanger des informations et des connaissances mais également de partager des réflexions existentielles, des sentiments et des émotions. En ce sens, il permet le partage et l’initiation de relations entre deux ou plusieurs personnes.
Cette caractéristique particulière de l’être humain permet de faire le pont entre le monde intérieur et le monde extérieur. Selon moi, nous avons deux sortes de conscience : la conscience intellectuelle qui passe par l'interprétation du monde via le langage et qui crée donc une sorte d’interface entre nous et la réalité, comme si la réalité passait d’abord dans une machine puis que cette machine nous la retranscrivait. De l’autre côté, il y a la conscience intuitive qui nous permet d'appréhender la réalité sans poser aucun filtre intellectuel par dessus, notamment quand on pratique la méditation de pleine conscience (vipassana).
La psychothérapie cognitivo-comportementale (TCC) s’appuie sur le dialogue entre le therapeute et le patient où le patient va partager ses ressentis internes, les extérioriser et leur donner corps en quelque sorte lui permettant notamment d’ancrer dans le réel ce qu’il ressent. Cela contribue entre autres à l’acceptation de ces états internes qui est le premier pas vers leur compréhension. Le thérapeute reçoit cette information et oriente le patient selon ce qu’il connaît de la structure psychique de ce dernier, il aide le patient à faire des liens, à repérer des schémas qui se répètent, etc. Les éléments de bases de ce type de thérapie sont les suivants :

figure 1 : schéma des éléments de base de la TCC
Les pensées ne sont pas toujours verbales, il existe plusieurs formes de pensées mais chez beaucoup de gens celles-ci prennent la forme de mots, de phrases qu’on se dit à soi même, entretenant ainsi une sorte de discussion solitaire qui peut prendre la forme d’un dialogue ou d’un monologue. Ainsi, le langage occupe une place prépondérante dans notre rapport au monde, aux relations, aux questionnements philosophiques et dans nos comportements.
Cependant, personne n’est sans savoir que l'expérience subjective humaine est très difficilement retranscriptible avec des mots. Pour vous en convaincre, essayez de décrire à quelqu’un d’autre l’émotion que vous procure une couleur ou une musique. Par définition, les mots tendent de facto à réduire la signification et la profondeur conceptuelle de ce qu’ils essayent de définir en posant une sorte de barrière délimitante subjective, enfermant un objet intangible dans une sorte de boîte. Ils ne pourront jamais réellement décrire un état émotionnel ou un “qualia”.
Enfin, une particularité intéressante que plusieurs personnes polyglottes rapportent est qu’ils n’ont pas la même personnalité / sens d’eux même dans chacunes des langues qu’ils parlent. Voici une preuve de plus que la structure même de la langue module la perception du soi.
Un peu de neurobiologie
D’un point de vue neurobiologique, nous avons l’aire de Broca qui permet la production du langage, d’ailleurs les personnes autistes ont une atrophie de cette région et on constate chez eux des difficultés à reconnaître leurs propres émotions et celles des autres avec parfois un comportement social atypique d’évitement des interactions ou de réactions disproportionnées / inadaptées au contexte.
En fait, l’aire de Broca est connectée à l’amygdale via des réseaux neuronaux ce qui permet la modulation du langage (ton, mots choisis, etc) en fonction du contexte émotionnel de la discussion. Par exemple, on adopte pas la même posture dans un dialogue interne ou un dialogue avec quelqu’un d’autre dans un contexte humoristique versus lorsqu’on parle du décès d’un proche.
D’autre part, une structure appelée faisceau arqué fait le lien entre l’aire de Broca et une autre aire située dans le cortex du lobe temporal : l’aire de Wernicke. Cette dernière est impliquée dans la compréhension du langage. Le faisceau arqué est un réseau de fibres de type associatives qui fait le lien entre l’aire de Wernicke et de Broca de façon bidirectionnelle. Le neurotransmetteur prépondérant dans cette zone est le glutamate et son activité est modulée par la sérotonine et la dopamine.
Ensuite, le cortex pré-frontal constitue entre autres le siège de la manipulation des représentations mentales. Une représentation mentale est considérée comme tout objet mental doté de propriétés sémantiques, contenu, référence, conditions de vérité, qu'il s'agisse d'une perception, d'une image, d'un concept, d'une croyance, d'un désir ou d'un souvenir. Le cortex préfrontal est régulé par l’amygdale qui est la structure siège des émotions et qui communique largement avec l’hippocampe, une autre structure impliquée quant à elle dans la mémoire.
Un autre réseau sollicité par le langage interne est le réseau du mode par défaut (DMN-network). Ce réseau comporte de nombreuses structures mais les principales impliquées dans le langage interne sont le cortex cingulaire postérieur, le cortex préfrontal médian ainsi que le lobe pariétal inférieur. Le DMN est connu pour être suractivé chez les personnes depressives souffrant de ruminations mentales (par exemple les pensées redondantes sur une mauvaise estime de soi). Les psychédéliques comme le LSD ou la psilocine réduisent fortement sa connectivité permettant ainsi une observation depuis un angle différent de notre identité ainsi que des “programmes” de base enregistrés.
Pour finir, l’insula est la structure qui nous permet d’être conscient des sensations physiques internes liées à certaines émotions et de pouvoir donc y associer une expérience subjective : chaque personne ne ressent pas les mêmes sensations physiques lorsqu’on éprouve de la colère ou de la tristesse. Pour certains ça sera plutôt une boule dans la gorge, pour d’autre une boule dans le ventre, etc. Ainsi, le fait de méditer en se concentrant sur les sensations physiques associées aux émotions pourrait permettre une meilleure compréhension de ces dernières entraînant une modification des comportements associés (cf : schéma des éléments de la TCC).
Réflexion spirituelle / existentielle sur le langage interne
Le dialogue interne est parfois nécessaire pour mettre les choses au clair avec soi-même. Sortir des émotions sous forme de mots peut nous aider à défaire des sacs de nœuds intérieurs et de faire émerger des réflexions philosophiques et ou sociétales par exemple. Ma réflexion ne consiste pas à dire qu’il est inutile de penser et de discuter avec soi-même, mais de ne pas se méprendre quant aux moments auxquels il est nécessaire. C’est un outil parmi d'autres, pas une fin en soi.
Nos émotions et nos états de conscience sont peu descriptibles oralement. Les ressentis se mélangent pour créer des qualias d’une variété incroyable, qui nous sont propres et définissent notre identité et façonnent notre façon d'interagir avec le monde.
Le langage interne nous permet de prendre des décisions par rapport à la représentation qu’on se fait de la réalité. Or à la base, la réalité est une sorte d’hallucination constante. Notre cerveau interprète ce qui se passe de la façon qui lui paraît la plus cohérente. Il façonne un modèle qu’il corrige en permanence en évaluant à quel point ses prédictions se rapprochent de ce qui s’est réellement passé en suivant une organisation s’approchant du théorème de Bayes. Notre cerveau est capable de corriger ses prédictions et ses attentes par rapport à la réalité. Donc on ne perçoit pas vraiment la réalité, seulement une image cohérente et qui a du sens pour notre cerveau. Le dialogue interne vient plaquer une nouvelle couche d’interprétation sur une réalité déjà perçue de façon infidèle via nos sens imparfaits.
Pour ma part, le dialogue interne ne s’arrête complètement que très rarement. Je trouve plus ou moins quelque chose à penser à permanence, comme une sorte de moulin qui brasserai le courant d’une rivière qui ne tari pas. Et à part quand c’est pour m'introspecter ou bien mettre des choses au clair avec moi-même dans ma psyché, globalement c’est quelque chose qui me sort du moment présent et m’empêche d’avoir une perception pleinement consciente. Souvent c’est ce discours intérieur qui m'amène des idées matérialistes, des désirs compulsifs, etc. Très souvent chez moi le dialogue interne m’empêche d'accéder à mon élan créatif et a tendance à m’apporter des excuses pour ne pas faire les projets que je veux faire. Ou plus exactement, ça me fait penser à des choses futiles qui vont prendre la place des choses importantes.
Je vous propose de prendre une habitude afin de vous libérer du dialogue interne : dès le réveil, réservez vous un sas de décompression, une base vierge sur laquelle vous allez commencer votre journée. Évitez d’aller tout de suite faire une tâche précise ou bien de regarder votre téléphone, concentrez vous sur les sensations physiques internes et externes, sur les nuances d'émotions qui vous traversent. C’est normal de penser à quelque chose dès le réveil, mais il faut savoir que ce qu’on fait au réveil et avant de se coucher conditionne énormément nos journées donc c’est bien d’aborder le début d’un jour avec une petite prise de recul, une sorte de mise à jour.
Ce que m’a apporté le fait d’essayer de stopper le dialogue interne, c’est beaucoup plus de hauteur par rapport a ma vie, des choix plus éclairés, des projets qui me correspondent mieux. Je dispose également d’une meilleure concentration parce que je suis moins dispersé. Je trouve qu’avoir des moments où on est observateur des pensées plutôt que d’en être le protagoniste, c’est comme sortir une carte au lieu de suivre un chemin en allant simplement à droite puis à gauche sans logique, on se repère mieux avec une carte. Je vis aussi de façon beaucoup moins compulsive.
De plus, j'ai l’impression qu’il y a une dimension assez inconsciente dans le dialogue interne, donc le fait d’observer sa structure comme le type de mot employé ou le ton permet d'en apprendre plus sur soi. Mais pour observer cette structure il est nécessaire de basculer sa vue de la première personne à la deuxième personne. On ne peut pas se permettre de se laisser absorber par ce discours si on veut en comprendre les tenants et les aboutissants.
Personnellement, j’aime utiliser la poésie dans le dialogue avec moi même parce que je trouve que ça permet de décupler l’impact et le sens des mots. Je trouve aussi que ça devient plus logique, comme si ça m’aider à faire vibrer mon énergie intérieure sur une fréquence authentique et détachée des masques sociaux et identitaires. Quand je dis “parler en poésie” ça peut paraître assez abstrait. Disons que j’essaye de faire des analogie synesthésiques. Par exemple une fois je disais à un ami que c’était important d’accueillir sa respiration, d’y être ouvert, d’en être le réceptacle ce qui en soi ne veut rien dire mais qui fait sens, car quand j’adopte cette attitude ca m’aide a être plus ancré dans le moment présent, à diminuer les angoisses, etc. Une autre analogie poétique que j’avais trouvé en plein trip c’était “cherche le sens qui n’en est pas un”.
Par rapport au dialogue interne qui peut avoir un effet thérapeutique, pendant un trip psychédélique, une méditation ou alors pendant une phase de réflexion, j’ai remarqué qu’on préfère souvent la quantité de mots qu’on va dire plutôt que la qualité. Par peur que ce mouvement qui nous rassure s'arrête, on est en permanence en train de rebondir. Au final on perd du temps parce qu’il y a rien de mieux que des mots clairs, précis, choisis de façon méticuleuse pour remettre les choses au clair avec soi-même ou avec les autres. D’ailleurs le fait de renchérir très vite sur ce que dit une personne est très occidental, les asiatiques n’hésitent pas à laisser de longs silence entre le moment où ils écoutent ce que dit quelqu’un et le moment où ils répondent.
Parfois on peut avoir peur du vide, de la non-présence d'événement en nous. Mais au final ce vide peut constituer une toile vierge sur laquelle on peut composer de nouvelles choses, écrire, créer ce que l’on souhaite. C’est un peu le même concept que la table rase de Descartes. Quand je stoppe le dialogue interne à travers la méditation ou la pleine conscience par exemple, il y a une sorte de table rase des désirs et des émotions, ce qui me laisse la place à de nouvelles choses, des ouvertures, des portes, des chemins, des perspectives, des angles de vues qui se débloquent. Ainsi je me détache des anciens schémas, je module les programmes qui tournent dans mon esprit.
La méditation est un très bon outil pour travailler sur la thématique du dialogue intérieur. Les 2 types que je pratique sont la méditation allongée sur mon lit et la méditation à la bougie. Cette dernière consiste à se placer en tailleur ou en position du (demi) lotus pour fixer la flamme d’une bougie. La différence avec cette technique comparé à la méthode allongée, c’est que l’état dans lequel on se trouve est plus proche de notre état de lucidité par défaut de la vie de tous les jours quand vous êtes dans la rue, au travail, au marché. Donc on peut plus facilement se rendre compte de comment nos pensées émergent par rapport à la vie de tous les jours où il y a beaucoup de stimulation visuelle, auditive et tactile mais avec une difficulté qui reste supérieure comparé à la méditation allongé les yeux fermés. Avec cette dernière c’est assez facile de voir les moments où émergent nos pensées parce qu’il n’y a aucune stimulation visuelle qui est présente. La méditation a la bougie est donc l'intermédiaire entre méditation profonde et état de conscience ordinaire.
Lorsqu’on médite on prend conscience d’à quel point on parcourt les branches de l’arbre des pensées parce que pour beaucoup de personnes, la pensée fonctionne en arborescence je trouve. Parfois on va se concentrer sur les toutes petites feuilles à un endroit précis de l’arbre, on se concentre sur les tout petits détails au lieu de prêter attention au tronc, aux racines et on en oublie les choses les plus importantes. Selon moi globalement si on veut une vie épanouissante, il ne faut absolument pas confondre le tronc et les feuilles. Malheureusement, c’est souvent l’effet que le dialogue interne me fait. Et c’est aussi beaucoup dû au fonctionnement de la société dans laquelle on vit, on a toujours quelque chose à faire on est jamais vraiment tranquille. Il y a toujours des détails à régler afin d’optimiser, de la paperasse etc.
C’est réellement ça qui empêche de se concentrer sur l’essentiel et le système est purement fait pour cela. La distraction, le divertissement et les tâches absurdes auxquelles on est assignés ont pour but d’alimenter le dialogue interne afin qu’on ne puisse jamais se ressourcer. Et quand on est pas ressourcé, on est frustré donc on consomme plus : alcool, tabac, shopping, grosse voiture. On cherche à compenser la frustration. Le système est fait de telle sorte d’implémenter en vous une sorte d’impatience, un mouvement qui vient remplacer le mouvement intérieur naturel qu’on ressent pendant la pleine conscience, et ce mouvement artificiel vous fait penser à ce que vous avez raté, ce que vous auriez du faire ou ne pas faire, mieux faire ou moins faire. Donc au final on ne fait plus rien d’autre a part penser. Alan watts nous disait :
“A person who thinks all the time, has nothing to think about except thoughts. So, he loses his touch with reality and lives in a world of illusion”
Parfois le dialogue interne me pousse à m'imaginer en train de faire ce que je voudrais faire plus que de réellement exécuter cette action et me donner les moyens de le réaliser. Par exemple, imaginons qu’une personne veuille se mettre au sport ou bien à la lecture, et bien pour pas mal d’être humains il va y avoir une phase qui peut durer très longtemps où on va préférer l’idée de lire plus ou faire davantage de sport au lieu d’accepter ce que ça implique réellement, c’est à dire une réorganisation du quotidien, un changement d’habitudes ancrées, une remise en ordre des priorités, ne pas céder au divertissement facile (netflix, téléphone).
Tout ça c’est très compliqué dans le système actuel car après 7h voir plus de travail dans la journée on a qu’une seule envie c’est céder à la facilité. Il n’y a plus de force mentale pour réaliser nos projets. Ceci couplé au fait que notre mode par défaut est le dialogue interne, ça rend les choses très compliquées pour se sentir accompli. Ainsi, vous n’êtes pas entièrement responsable de ces potentiels échecs à vous réaliser ce qui vous tient à cœur, mais ceci dit nous avons tous un libre arbitre dont il convient de faire bon usage pour briser ces barrières.
Un thème récurrent qui revient quand on discute avec soi-même est la comparaison aux autres. Il peut être bénéfique de se comparer pour comprendre si on est le seul à avoir un problème, ce qui peut déboucher sur une remise en question de comportements qui font obstacle à la pleine réalisation de soi. Mais de manière générale, le système moderne nous pousse à envier les autres et à ne jamais se satisfaire de ce qu’on a déjà. Ça crée de la jalousie, des tensions et des comportements de domination et de hiérarchie entre les êtres humains ce qui est très mauvais pour la société dans son ensemble ainsi que pour la santé mentale de chacun.
Le dialogue interne empêche également d'accéder à l’alchimie interne, on a tendance à rester bloqués sur des points de vue nous empêchant de laisser les émotions évoluer. La complicité sans mots ou bien la compréhension émotionnelle avec soi-même permet de se fondre dans le flow d’émotions ainsi que de pouvoir l’influencer. L’idée est de faire confiance à nos sensations et à tout ce qui peut surgir en hésitant pas à sauter dans le vide, d’embrasser notre folie intérieure.
Le cogito permet une illusion de contrôle, de réprimer ce qui est inadapté aux yeux de la société : qui ne s’est jamais empêché de danser dans le métro alors même que la musique dans vos écouteurs vous aurait fait bondir si vous étiez libre du regard des autres dans votre appartement. “Ils vont croire que je suis fou”, le danseur semblait fou aux yeux de ceux qui ne pouvaient pas entendre la musique. Pourtant si cette musique est réelle et provoque une réaction, pourquoi nous empêchons-nous de faire émerger cette réaction ? Qui nous a formaté à cela ?
Encore une fois le système réprime et jette l’opprobre sur ceux qui s’expriment autrement que par des mots. On doit sans cesse ravaler nos frustrations qui sont créées par le mode de vie dans ce système (travail intensif dénué de sens, addictions dont l’état profite comme l’alcool et la cigarette, réseaux sociaux sur lesquels on vous dit que vous avez raté votre vie si vous n’avez pas un yacht).
En conclusion, si vous vous libérez du dialogue interne, vous vous libérez également d’une grande partie des influences que ce système consumériste a sur vous. Vous êtes ainsi un humain plus authentique, plus expressif, plus joyeux, plus respectueux de la nature, plus ancré dans l’ici et le maintenant.
